You are currently viewing La solitude politique des freelances : une classe sans conscience de classe

La solitude politique des freelances : une classe sans conscience de classe

Article écrit par Laura Besson

Quel·le indépendant·e n’a jamais dit “travailler solo, quel bonheur : pas de patron, pas de collègues relous à la machine à café, pas de bouchons le matin !” ? Il y en a, probablement. Mais ce statut d’indépendant·e arrive pour beaucoup d’entre nous comme l’échappatoire au salariat et à ses contraintes. Parfois, il est même vécu comme la victoire de la liberté individuelle contre les structures hiérarchiques, rigides, du travail salarié. 

Travailler en indépendant·e, c’est l’aboutissement du rêve libéral : je fais ce que je veux, comme je veux, quand je veux. Je n’ai plus de patron, je décide de mon emploi du temps, je choisis mes projets.

Mais comme toutes promesses libérales, elle n’est pas tenue ; à part pour les plus privilégié·es d’entre nous.

Cette “émancipation”, cette promesse de la liberté absolue, a quand même, pour beaucoup, l’arrière-goût de l’arnaque. Le capitalisme ne libère pas les travailleur·ses. En revanche, il se transforme, sans problème. Et pour les indépendant·es, l’arnaque s’habille de sa plus belle fausse promesse de liberté.

I. Le mythe de l’autonomie : quand le capital se fait invisible

Pour beaucoup de travailleur·ses indépendant·es, la réalité du quotidien, c’est la solitude. Être seul·e à travailler, à décider, à faire sa compta, à répondre aux client·es, à faire son travail administratif. Pour peu que l’on travaille à la maison, c’est la solitude totale. La solitude bien sûr, est aussi psychique et souvent, se lie de manière indémêlable à la culpabilité. Travailler seul·e, isolé·e dans un système libéral, c’est vivre chaque difficulté comme un échec personnel et non comme un effet structurel.

C’est ici que l’idéologie néolibérale accomplit un énième tour de force : dissoudre la classe au profit de l’individu. Là où le salariat produit une conscience commune, le travail indépendant, lui, atomise. On ne se pense plus comme travailleur·se, mais comme prestataire, entrepreneur·euse, “indé”, marque personnelle.

Evidemment, ce déplacement est central dans la thématique du travail indépendant car, non seulement le mode de production capitaliste est basé sur l’exploitation mais en prime, cette exploitation est rendue invisible chez les indépendant·es par un libéralisme intériorisé (entre autre) : 

  • Si je travaille dur, je réussirais 👉 Faux, plein de gens travaillent dur et ne “réussissent” pas
  • Si je le veux assez fort, je le pourrais 👉 Idem
  • Je suis libre, je n’ai pas de patron 👉 Faux, le patron, c’est le marché. C’est l’algorithme. C’est le monopole qui te tient en amont ou en aval. C’est le client quasi-unique qui fait sauter tout ton chiffre d’affaires si tu “t’adaptes” pas.

Le·a travailleur·se indépendant·e n’est pas libéré·e : peut-être l’est-il encore moins qu’iel est persuadé·e du contraire.

II. De la fausse autonomie à la véritable solitude politique

Le statut d’indépendant·e est présenté comme un “choix de vie”. En réalité, c’est une adaptation contrainte aux mutations du capital. Externalisation des coûts, précarisation du travail, baisse des protections sociales : le capital délègue aux individus les risques qu’il peut ne pas assumer.

Ce n’est pas une première à l’échelle de l’Histoire : nous pouvons citer l’exemple de nos camarades Canuts Lyonnais -pour ne citer qu’eux- qui ont vécu avant nous ce phénomène. Motivés par l’idée de pouvoir devenir à leurs tours les marchands, ils finiront par mener la lutte pour leurs droits. Des révoltes violemment réprimées qu’ils les mèneront à s’organiser entre eux pour mutualiser des ressources ; voilà bien quelque chose qui emmerde le capital : le collectif et la solidarité qui découle de la prise de conscience des intérêts communs.

👉 L’atomisation du travail, par exemple chez les travailleur·ses indépendant·es, a un effet politique majeur : elle désorganise la classe laborieuse. Le·a travailleur·se indépendant·e ne se vit plus comme exploité·e mais comme incompétent·e, pas assez proactif·ve, pas assez stratégique. Adieu la lutte des classes, bonjour à la lutte de chacun·e contre soi-même.

La conséquence dialectique, c’est, bien sûr, qu’en dissolvant le collectif, le capital supprime aussi la possibilité même de la lutte. Pas de syndicat, pas d’assemblée, pas de conscience commune. Or, sans collectif, pas de transformation collective.

Cette solitude est donc politique avant d’être psychologique. Elle est structurelle. Elle n’est pas le produit d’une mauvaise organisation du travail indépendant mais une condition de survie du capital.

Car un·e freelance seul·e ne fait pas grève. L’indépendant·e finira en burn-out, improductif. Mais ça, ça se remplace !

Repère théorique 1 : La fausse conscience

La fausse conscience, c’est l’idée que les individus, immergé·es dans l’idéologie dominante, interprètent leur situation d’exploitation à travers les catégories du capital, à travers une idéologie qui masque les rapports de production réels. Iels prennent la partie pour le tout et séparent les éléments, qui sont perçus comme des éléments isolés, indépendant les uns des autres. Tout devient alors catégorique, statique et ne permet plus de pensée moniste, dialectique et dynamique.

Chez les indés, on peut observer cette fausse conscience dans :

  • Percevoir sa situation comme purement individuelle (“c’est ma faute si je galère”)
  • Dans des phrases comme « quand t’es indé, t’es libre de ton emploi du temps! » (qui généralise, ne pense pas la totalité, ne voit pas l’exploitation en confondant l’autonomie individuelle avec le rapport d’exploitation généralisée)
  • Vivre l’atomisation comme une donnée “naturelle” du travail, alors qu’elle est le produit d’un mode de production.

Autrement dit : la fausse conscience des freelances, c’est l’impossibilité de penser la totalité du capitalisme dans laquelle leur situation prend sens.

III. L’atomisation comme stratégie de survie du capital

Rien n’est plus utile au capital que des travailleurs·ses divisé·es. Cette atomisation du travail n’est pas un accident : elle répond à une nécessité interne du capital ; à savoir : maintenir la flexibilité du travail tout en réduisant au maximum ses coûts.

En fragmentant les formes d’emploi, en multipliant les statuts, le capital dissout la classe travailleuse en une multitude d’individus isolés, privant chacun·e de la possibilité de se constituer en force collective.

Ce morcellement n’est pas qu’organisationnel : il est productif. C’est lui qui permet au capital de réduire les coûts fixes, de faire peser le risque sur les travailleur·ses et de tirer les prix vers le bas grâce à la mise en concurrence permanente de toustes contre toustes.

Historiquement, l’atomisation s’observe chaque fois que le capital cherche à restaurer son taux de profit :

  • après les grandes révoltes ouvrières du XIXe siècle, il externalise la production vers des ateliers à domicile
  • après 1968, il casse les bastions ouvriers en favorisant la sous-traitance et les “travailleurs indépendants”
  • aujourd’hui, il “ubérise” – forme ultime de cette logique : une main-d’œuvre disponible à la demande, sans charge, sans stabilité, sans contre-pouvoir.

L’atomisation, c’est la négation concrète de la classe : on n’est plus prolétaire ensemble, on est “entrepreneur·e de soi”. Mais ce morcellement a aussi une fonction dialectique : il permet au capital de masquer la contradiction fondamentale entre travail et capital en la réinscrivant dans l’individu. Chaque freelance vit la pression du marché comme une question personnelle, d’autant plus qu’il est immergé dans des discours individualisant, psychologisant voire spiritualisant.

C’est pourquoi la lutte ne peut pas être culturelle ou identitaire : elle doit redevenir structurelle, c’est-à-dire viser la réappropriation des conditions collectives de production.

Repère théorique 2 : Le travail abstrait

Dans Le Capital, Marx distingue deux dimensions du travail :

  • Le travail concret, qui produit des valeurs d’usage (l’utilité des marchandises)
  • Et le travail abstrait, qui produit de la valeur d’échange

Dans un mode de production capitaliste, la valeur d’échange d’une marchandise dépend du temps socialement nécessaire à sa production ; c’est-à-dire le travail abstrait (le travail sous un certain rapport social).

Ce n’est pas juste le temps de travail nécessaire à produire la marchandise, c’est aussi le temps de travail dans un certain rapport social (ici, celui du capital)

« Tout travail est d’un côté dépense, dans le sens physiologique, de force humaine, et, à ce titre de travail humain égal, il forme la valeur des marchandises. De l’autre côté, tout travail est dépense de la force humaine sous telle ou telle forme productive, déterminée par un but particulier, et à ce titre de travail concret et utile, il produit des valeurs d’usage ou utilités. De même que la marchandise doit avant tout être une utilité pour être une valeur, de même, le travail doit être avant tout utile, pour être censé dépense de force humaine, travail humain, dans le sens abstrait du mot » – Livre I du Capital, 1ere section, chapitre 1, 2. Double caractère du travail présenté par la marchandise


IV. De l’aliénation à la conscience : retour à la dialectique

Chez Hegel, la conscience de soi naît dans le rapport à l’autre : c’est en se confrontant à l’altérité que le sujet se découvre.

On ne se pose qu’en s’opposant

Marx & Engels, en “remettant la dialectique sur ses pieds”, renversent cette idée : la conscience ne vient pas de la pensée mais de la pratique matérielle, de l’activité collective par laquelle les humain·es transforment le monde et se transforment eux·elles-mêmes en retour.

Ainsi, la classe travailleuse n’existe pas parce qu’elle se pense comme telle : elle devient classe dans et par la lutte.

Or, l’aliénation des travailleur·ses indépendant·es repose précisément sur l’impossibilité de cette lutte commune. Le capital nous enferme dans la contradiction suivante : des producteur·ices socialement dépendant·es mais subjectivement isolé·es. Chacun·e vend son travail sur un marché global, tout en se croyant seul·e face à ses difficultés. Le “je me débrouille” devient la forme idéologique de l’aliénation.

Repère théorique 3 : L’aliénation

L’aliénation désigne le processus par lequel le·a travailleur·se est séparé·e de son activité, du produit de son travail, de son essence humaine et des autres. Sous le capitalisme, le travail devient étranger à celui ou celle qui le produit : il appartient au capital, pas à celui qui le réalise.

Pour beaucoup de travailleur·ses indépendant·es, l’aliénation se manifeste par la dépossession de la finalité de leur travail par les plateformes, algorithmes, etc.

Mais cette situation porte aussi sa propre négation. L’isolement n’est jamais total, il est contradictoire : les indépendant·es, soumis·es aux mêmes logiques de précarisation, finissent par reconnaître dans l’autre leur propre condition.

C’est là que renaît la possibilité dialectique. C’est le passage de la conscience en soi à la conscience pour soi : de l’expérience vécue de la domination à son dépassement politique.

Repère théorique 4 : Conscience “en soi” / Conscience “pour soi”

Marx distingue deux moments de la conscience de classe :

  • La conscience en soi, lorsque les individus partagent objectivement une même condition d’exploitation sans encore en avoir conscience
  • La conscience pour soi, lorsqu’ils reconnaissent cette condition commune et s’organisent pour la transformer.

Les travailleur·ses indépendant·es constituent aujourd’hui une classe en soi, précarisée, surexploitée, atomisée mais pas encore pour soi, faute d’organisation collective.

La tâche politique, c’est précisément d’opérer ce passage : faire de la multiplicité isolée une force organisée.

V. Reconstituer la conscience de classe : de la solitude à la solidarité

Maintenant que nous avons un bon tour d’horizon du pourquoi du comment, nous pouvons nous poser la question des moyens de constituer cette conscience de classe.

  • Il faut d’abord redonner un langage commun à ce que le capital a divisé. Nous devons repolitiser la manière dont on parle du travail indépendant : Nommer l’exploitation là où on nous parle de liberté. Nommer la précarité là où on nous parle de flexibilité. Nommer la classe là où on nous parle d’individus. Ca doit être un des rôles des collectifs, syndicats et représentants des indépendant·es et un des rôles de l’ITTI : recréer du commun, reconstruire une subjectivité collective, redonner aux travailleur·ses isolé·es la conscience d’appartenir à une même classe, traversée par les mêmes contradictions.
  • Mutualiser les ressources : un local, un outil, une caisse commune, des savoirs administratifs, etc. C’est la traduction matérielle de la solidarité permettant de rendre visible le lien invisible qui unit les travailleur·ses dans leurs conditions d’exploitation. C’est aussi une école politique : en expérimentant la gestion collective, la fixation solidaire des prix, etc. Iels se réapproprient, par la pratique, le sens de la coopération, de la démocratie et du pouvoir collectif sur les conditions de production.
  • Créer des espaces de collectifs, de témoignages, d’échanges : Là où le capital veut des individus isolés, en compétition permanente, ces espaces permettent de tisser du commun et permettent de politiser les vécus : comprendre que ce que je vis n’est pas un échec personnel mais un symptôme structurel. C’est dans ces lieux – en ligne et hors ligne – que peut renaître une culture politique de classe, capable de produire du savoir collectif et de la solidarité concrète.
  • Former les travailleur·ses à l’autodéfense intellectuelle et économique : reconstituer une conscience de classe, c’est aussi outiller les travailleur·ses pour qu’iels puissent se défendre contre les mécanismes de domination du capital. Cela passe par des formations à l’autodéfense intellectuelle et économique : comprendre le fonctionnement des plateformes, des algorithmes, connaître ses droits, décrypter les discours néolibéraux, comprendre le mode de production dans lequel on travaille, etc.

Créer de la conscience de classe, c’est créer les conditions matérielles du collectif. C’est comprendre que le capital a intérêt à ce que nous soyons seul·es et que notre force politique commence au moment précis où nous décidons de ne plus l’être.

C’est à cette tâche que doivent s’atteler les collectifs, syndicats et associations d’indépendant·es ; et c’est aussi le rôle de l’ITTI : reconstruire un “nous” dans un monde qui n’a d’intérêt que pour le “je”.

Quand nous aurons compris que nous ne sommes pas des “entreprises individuelles” mais des travailleur·ses collectivement exploité·es, alors, peut-être, la « classe indépendante « cessera d’être une classe sans conscience et participera à la force de rupture.

La conscience n’est pas un préalable à la lutte, mais un produit de la lutte elle-même.


C’est dans cette logique que l’ITTI organise son premier rassemblement en ligne lors du rendez-vous des indés engagé·es. Le 5, 6 et 7 Décembre, retrouvons-nous pour trois jours de conférences, ateliers et partages autour de nos vécus communs.

Photo de couverture de l’article : Photo de Augusto Lopes sur Unsplash

Laisser un commentaire