Article écrit par Clémentine Tourres
On a grandi dans une société qui glorifie celles et ceux qui “se dépassent”. Faire plus, plus vite, “devenir la meilleure version de soi-même”… L’injonction à la performance s’est glissée partout : dans le travail, l’apprentissage, le bien-être. Même en devenant indépendant·es (parfois pour échapper à tout ça), on finit souvent par reproduire les mêmes logiques : bosser sans relâche, culpabiliser quand on ralentit, douter de soi quand on n’avance “pas assez vite”.
Pourquoi ? Parce que ce rapport au travail est systémique, culturel, ancré dans une société qui a décidé depuis longtemps que la valeur d’une personne se mesure à ce qu’elle produit.
Alors, d’où vient ce culte de la performance ? Pourquoi il structure encore nos vies ? Et comment, sans même s’en rendre compte, il façonne nos entreprises et nos rythmes d’indépendants ? C’est ce que nous allons explorer dans cet article.
Aux origines du culte de la performance
Le socle religieux et moral
Pendant longtemps, le travail n’était pas valorisé. Dans la Grèce antique, il était perçu comme une activité servile, réservée aux esclaves et aux classes laborieuses, tandis que l’élite se consacrait à la pensée et à la politique.
Avec le protestantisme, et notamment dans ce que Max Weber décrit dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, le travail devient un indicateur moral : travailler dur est une preuve de vertu et de salut.
La réussite matérielle est interprétée comme la preuve d’une vie morale et disciplinée et peu à peu, une équation s’installe : effort = mérite = valeur. Et donc, en miroir, celui qui échoue est jugé indigne et responsable de son échec.
Le tournant capitaliste et industriel
Avec le temps, les valeurs religieuses deviennent des habitudes économiques.
Tout s’accélère avec la révolution industrielle : les machines augmentent la production, les cadences s’intensifient, et l’efficacité devient une obsession collective. Les entreprises mesurent la valeur des travailleurs à leur rendement : le “bon ouvrier” est celui qui produit vite, sans pause, sans faille.
Cette logique n’a jamais disparu. Aujourd’hui, elle s’exprime via les indicateurs de performance, les KPI, les objectifs chiffrés. Même dans les métiers créatifs ou indépendants, on mesure le succès en chiffres : revenus, audience, vues, nombre de clients…
Du travail forcé au travail choisi
A notre époque, le travail n’est plus seulement un “gagne-pain”, il devient un projet personnel, qui doit être entrepris “avec passion”. C’est devenu une quête existentielle. On ne “fait” plus un métier, on “est” son métier.
On nous répète alors qu’on doit aimer ce qu’on fait, trouver du sens… ce qui a tout l’air d’une bonne nouvelle MAIS derrière le vocabulaire du bien-être, la logique reste intacte : tu as de la valeur si tu produis, si tu avances, si tu t’améliores ET si tu t’épanouis.
La pression ne vient plus seulement de l’extérieur mais elle s’installe à l’intérieur.
Ce que le mérite ne veut pas voir : les discriminations structurelles
La méritocratie, telle qu’elle est présentée aujourd’hui, repose sur une idée simple : tout le monde peut réussir s’il travaille suffisamment. C’est séduisant, mais ça ignore un point essentiel : nous ne partons pas tous du même point de départ.
C’est là que ça dérape : la méritocratie transforme des réalités sociales en histoires individuelles. Combien de récits “inspirants” d’ascension sociale reposent sur le mythe du “self made man” ? De ce fait, si tu ne réussis pas, ce n’est pas le contexte qui est remis en cause mais toi : “tu n’as pas assez essayé / pas assez travaillé”.
Pourtant, le racisme, le sexisme, le validisme, le classisme ne sont pas des “excuses” ou des “barrières mentales” : ce sont des systèmes qui distribuent (ou refusent) les privilèges dès la naissance.
La méritocratie invisibilise les discriminations et culpabilise celles et ceux qui les subissent.
Comment ce culte de la performance s’infiltre dans nos vies d’indépendant·es
Les nouvelles formes de culte du mérite
On l’a vu plus haut, aujourd’hui performance et mérite exigent aussi de l’épanouissement.
C’est justement ce qui pousse beaucoup de personnes vers l’indépendance : être libre de travailler quand on veut, ou on veut, avec qui on veut. Mais une fois lancé·es, on se retrouve souvent avec un nouveau piège : on devient son propre manager, juge et bourreau. On porte seul·es la responsabilité de nos succès, de nos échecs, de notre bien-être et de notre rentabilité.
Le philosophe Byung-Chul Han parle d’un glissement de la société disciplinaire à la société de la performance : nous sommes désormais à la fois maître et esclave de notre travail. La liberté promise se transforme en auto-surveillance, où chaque décision professionnelle est jugée moralement.
Les multiples visages de la performance
Cette pression, on la vit au quotidien. Elle se manifeste à plusieurs niveaux :
- Par la performance économique : “si je ne gagne pas assez, c’est que je ne suis pas assez bon·ne”
- Par la performance de visibilité : “si je ne publie pas souvent, je n’existe pas”
- Par la performance morale : “je dois absolument exercer un métier de sens”
- Par la performance émotionnelle : “je dois rester positif·ve et inspirant·e, même quand ça va pas”
Ces standards sont impossibles à atteindre durablement, mais on continue de s’y mesurer. Et quand on n’y arrive pas, la culpabilité s’installe.
La fatigue comme symptôme collectif
Le résultat, c’est une fatigue diffuse, souvent invisible. Pas seulement physique, mais existentielle. Le sentiment de ne jamais être “assez” : pas assez productif, pas assez visible, pas assez utile.
Cette fatigue n’est pas une faiblesse individuelle. C’est une réaction normale à un système qui dysfonctionne : un système qui valorise la vitesse, la quantité au détriment de la qualité, la performance au détriment du vivant.
Lors du rendez-vous des indés engagé·es du 5 au 7 décembre 2025, j’animerai une conférence sur ce sujet et vous présenterez des solutions pour sortir de ce culte de la performance. Retrouvons-nous pour deux jours de conférences, ateliers et partages autour de nos vécus communs.

Photo de couverture de l’article : Photo de Razvan Chisu sur Unsplash
