Article écrit par Alexis Barret
Le sujet de ce présent document est le dépassement de la principale contradiction à laquelle j’ai été confronté durant mon expérience professionnelle : l’incompatibilité perçue entre travailler vite et travailler bien. Mon approche étant rationaliste, je me vois dans l’obligation de définir le travail et d’en quantifier la valeur. Pour ce faire, je me suis tourné vers les théories classiques de la valeur-travail de D. Ricardo, A. Smith et K. Marx. Dans cette partie, je définis le travail, la valeur et le prix ainsi que les notions qui en découlent afin de dégager des orientations stratégique destinées aux travailleur·ses indépendant·es
Travail, valeur et prix
En tant qu’entreprise, une agence doit fournir une marchandise qu’elle pourra échanger afin de payer ses charges et s’enrichir. Une marchandise doit toujours remplir un besoin ou une fonction particulière sans quoi elle ne peut être échangée et n’a donc aucune valeur. Ainsi une marchandise a une utilité et une valeur.
👉 L’utilité dépend des qualités intrinsèques de la marchandise à satisfaire les besoins humains : son usage concret (le coltan sert à fabriquer des condensateurs, qui servent à fabriquer des composants électroniques, qui servent à fabriquer des ordinateurs, qui servent à fabriquer des plans, qui servent à fabriquer des maisons, qui servent à habiter) qui dépend d’un travail concret (le travail du mineur, de l’ouvrier, de l’ingénieur, du développeur, de l’architecte).
En somme le travail concret et le travail qui produit la valeur d’usage, à savoir l’utilité d’une marchandise.
👉 La valeur (au sens de valeur d’échange) quant à elle est un sujet plus complexe. Pour qu’il y ait un échange entre des marchandises, il faut que les utilités des objets soit différentes, et qu’il y ait un moyen de comparer les deux.
Or leurs utilités sont justement différentes, ce qui implique que leur valeurs d’usages ne sont pas comparables. Ce qu’il y a de commun entre deux objets, c’est le temps de travail qu’il a fallu fournir pour leur production. Le dénominateur commun à toute marchandise est qu’elle nécessite une quantité de temps de travail en général.
On parle de travail abstrait dans le sens qu’il contient l’ensemble de la force de travail indifférencié contenu dans la marchandise (il faut trouver le coltan, le miner, le raffiner, l’assembler en composants électroniques qu’il faudra transporter et assemblé à leur tour pour qu’un architecte munie de son ordinateur puisse vendre la marchandise « DPC » indépendamment de l’utilité de celle-ci).
En somme, le travail abstrait est le travail qui produit la valeur d’échange.
📌 Ainsi une même marchandise reviendra plus chère si elle contient plus de temps de travail (si tu es trop lent ça coûte trop cher) hors au moment d’échanger, c’est les marchandises les moins chères qui sont privilégiées.
Par conséquent une marchandise qui contient trop de temps de travail par rapport à la moyenne, est soit invendue (sa valeur n’est pas réalisée, elle est sans valeur) soit bradée (vendue au prix du marché pour réaliser sa valeur mais coûte plus chère à l’entreprise que ce qu’elle n’a rapportée ).
En conclusion une marchandise à bien une valeur objective qui dépend du temps travail abstrait mais qui est également fonction du niveau de développement de l’appareil productif d’une société à un instant donné (en 1950 il faut en moyenne 3 à 8 personnes par agence pour sortir 1 à 4 projets par an, en 2024 il faut moins de 10 personnes pour sortir 3 à 12 projets1).
Une marchandises doit toujours être produite selon les techniques les plus efficaces disponibles sous peine d’être dépassées par la concurrence. Selon la formule, la valeur dépend « du temps de travail moyen socialement nécessaire »
Ainsi une marchandise est produite par deux formes de travail :
- Le travail concret qui produit la valeur d’usage (l’utilité de la marchandise)
- Et le travail abstrait qui produit la valeur d’échange (la valeur de la marchandise)
Cependant, la valeur se réalise uniquement dans le cas où il y a échange (le fermier n’a l’utilité de cinq tonnes de blé que s’il peut l’échanger contre d’autres marchandises).
👉 Grâce à cette démonstration on a vu que la valeur d’une marchandise ne dépend pas du travail concret dont elle tire son utilité mais de la quantité de travail abstrait qu’elle contient. Cette valeur est donnée, elle est objective et propre à une marchandise spécifique.
Cependant, sur le marché la valeur d’une marchandise prend le risque de ne pas être réalisée (totalement ou en partie) si sont prix et trop important ou s’il est trop faible. C’est le mécanisme de l’offre et de la demande qui fait fluctuer le prix au-dessus ou en-dessous de la valeur d’échange intrinsèque de la marchandise.
La forme valeur opère dans la sphère de la production alors que la forme prix suit les lois du marché. C’est ainsi qu’une chose qui n’a pas de valeur intrinsèque peut avoir un prix (par exemple un objet ayant une grande valeur symbolique comme une relique). Et que le prix n’a pas d’impact sur la valeur, bien qu’il intègre lui-même le reflet de la valeur.
Le travail nécessaire et le sur-travail
Avant même de parler de marchandise ou de société capitaliste, le travail est une activité humaine intentionnelle qui transforme son environnement pour satisfaire un besoin vital ou non. Dès lors on peut séparer là une journée de travail entre le travail nécessaire qui permettra à un individu ou un groupe de reproduire ses moyens de subsistance (tout ce qui lui permet de retourner travailler, de reproduire sa force de travail, le minimum étant être en vie) et le sur-travail qui correspond à toute production qui dépasse la nécessité (chanter, danser, construire des pyramides, confectionner des outils, etc).
Toutes ces formes de travail on une valeur d’usage mais tant qu’elle ne sont pas échangées sous forme de marchandises elle n’ont aucune valeur (ou inversement si aucune de ces formes de travail n’a de valeur elles ne peuvent être échangées en tant que marchandises). En somme, tant que le produit du travail n’est pas échangé sous forme de marchandise il n’a pas de valeur d’échange, il n’a qu’une valeur d’usage.
A partir du moment où le travail est échangé, il est transformé en marchandise. On a vu que la valeur d’échange d’une marchandise équivaut au travail abstrait contenu en elle. Au sein de la marchandise on peut ainsi décomposer la valeur d’échange ou le travail abstrait total entre le travail nécessaire et le sur-travail auxquels on ajoute le travail abstrait accumulé dans les moyens de production (outils et ressources) que le travailleur consomme.
Formules :
Valeur d’échange = Travail total = travail nécessaire + sur travail + travail accumulé
Sur travail = travail total – travail nécessaire – travail accumulé
Sur travail = valeur d’échange – travail nécessaire – travail accumulé
L’allocation du sur-travail
Le travail nécessaire est le travail consommé nécessaire à la reproduction d’un travail donné. Il est évident que sa condition minimal est la survie du corps mais il est tout aussi évident que reproduire le travail d’un esclave du XVIIIème siècle coûte beaucoup moins chère que de reproduire le travail d’un ingénieur du XXIème. Si le travail nécessaire n’est pas exécuté durant la journée, le mois, l’année de travail, cela a deux conséquences. La première est que les besoins du travailleur ne seront pas assouvis : le travailleur se déqualifie, s’épuise, tombe malade voir disparaît (invalidité, mort, …). La seconde est qu’il n’y aura pas de sur-travail : aucun travail à accumuler dans des moyens de productions (outils et ressources) ou à ajouter à la consommation courante.
La question se pose alors de l’allocation du sur-travail. Soit il est alloué à la consommation, soit il est alloué à l’accumulation. Dans le cas la consommation, le sur-travail augmente le niveau de vie du bénéficiaire en augmentant la valeur de son travail nécessaire. Dans le cas de l’accumulation, le sur-travail à plusieurs usages :
Accumulations possibles :
- Accumulation dans les objets du travail (les ressources) : produire des ressources dans le but de les assembler en ressources plus complexes
- Accumulation dans les moyens du travail (les outils) : développer les outils pour augmenter la productivité ce qui a pour conséquence de travailler plus vite. Autrement dit de réduire la quantité de temps de travail nécessaire.
- Accumuler dans les réserves stratégiques : C’est un fond de stabilisation du travail qui permet d’absorber les coupure momentanée de l’approvisionnement en travail, en objet du travail ou en moyen du travail.
Le sur-travail est le travail qui ajoute de la valeur (d’usage et/ou d’échange) dans une société donnée. Il est le travail qui n’est pas nécessairement consommé immédiatement. Il est le travail réalisé sur le temps libre qui pourrait tout aussi bien ne pas être réalisé. Il est le travail de création.
La particularité de la société capitaliste c’est que le choix de l’allocation du sur-travail est attribué au capitaliste. Le travailleur (qui possède la force de travail) reçoit en salaire la valeur du travail nécessaire. Tandis que le capitaliste (qui possède le travail accumulé) reçoit la valeur du sur-travail.
Or le sur-travail est accumulable à l’infini alors que le quantité de temps de travail est bornée par la durée d’une journée. C’est cet écart de pouvoir qui a des répercutions colossales dans l’organisation du travail.
Formules :
Le revenu du capitaliste = sur travail = valeur d’échange – travail nécessaire – travail accumulé
Le revenu du travailleur = travail nécessaire = valeur d’échange – travail accumulé – sur travail
En l’absence de croissance, c’est-à-dire à valeur d’échange constante (prix constant) et à travail accumulé constant (moyens de production constants), augmenter le travail nécessaire (le revenu du travailleur) réduit le sur-travail (le revenu du capitaliste) et inversement. Or c’est le capitaliste qui décide s’il alloue le sur-travail au travail accumulé ou au travail nécessaire.
Orientations stratégiques pour les travailleurs indépendants
En tant qu’architecte, je me dirige vers une activité d’indépendant. Ce mécanisme a une action particulière sur nous. Nous sommes à la fois le travailleur et le capitaliste ce qui compte pour nous n’est pas tant la répartition entre travail accumulé et travail nécessaire puisque nous bénéficions des deux (à la condition de travailler sans salarié·es ou sans patron).
La question est uniquement celle de la valeur d’échange qui, rappelons-le, est égale au « temps de travail moyen socialement nécessaire ».
Pour une marchandise spécifique, le travail nécessaire de l’architecte doit toujours être inférieur ou égale au travail nécessaire de la moyenne des architectes. Il doit donc travailler le plus vite possible pour avoir du temps disponible pour réaliser le sur travail.
Trois situations possibles :
1. Travail nécessaire > moyenne
→ Il est dépassé par la concurrence.
→ Il n’est pas capable de reproduire sa force de travail.
→ Il risque déqualification, épuisement, appauvrissement ou ruine.
Si la valeur de son travail nécessaire est supérieur à la valeur du travail moyen socialement nécessaire alors il est dépassé par la concurrence. Il n’est pas capable de reproduire sa force de travail et sera progressivement déqualifié, épuisé, appauvrit ou ruiné.
2. Travail nécessaire = moyenne
→ Il tient la concurrence.
→ Il doit investir tout son sur-travail dans les moyens de production.
→ Objectif : augmenter sa productivité au rythme de ses concurrents.
Si la valeur de son travail nécessaire est égale à la valeur du travail moyen socialement nécessaire alors il tient la concurrence. Il est capable de reproduire sa force de travail mais doit impérativement investir l’intégralité de son sur-travail dans les moyens de production pour rester dans la course. En effet il doit impérativement augmenter sa productivité (afin de réduire son temps de travail nécessaire) dans les mêmes proportion que la moyenne de ses concurrents.
3. Travail nécessaire < moyenne
→ Il dépasse la concurrence.
→ Il produit plus de sur-travail.
→ Il peut choisir librement l’allocation de cette sur-valeur
Si la valeur de son travail nécessaire est inférieure à la valeur du travail moyen socialement nécessaire alors il dépasse la concurrence. Il est capable de reproduire sa force de travail tout en fournissant plus de sur travail que la concurrence. Il peut ainsi décider d’allouer où il le souhaite, la différence entre la valeur du sur-travail moyen (la sur valeur moyenne) et la valeur de son sur travail propre (sa sur valeur propre) entre ces trois options :
- le consommer → ça fait plaisir
- l’accumuler dans les moyens de production → ça creuse l’écart concurrentiel
- l’accumuler dans une réserve stratégique → ça stabilise l’activité
C’est dans cette logique que l’ITTI organise son premier rassemblement en ligne lors du rendez-vous des indés engagé·es. Le 5, 6 et 7 Décembre, retrouvons-nous pour trois jours de conférences, ateliers et partages autour de nos vécus communs.
Photo de couverture de l’article : Photo de Scott Graham sur Unsplash
