Article écrit par Laura Besson
Comme tout·e militant·e de gauche, je n’ai pas pu faire l’économie de la lecture du travail de Marx. Son travail, ses écrits et ses réflexions (pour ne prendre en compte que ça, et non la tradition marxiste qui lui succéda) sont, bien sûr, des pierres fondatrices de notre pensée, de notre décryptage du monde et de notre socle militant. Force est de lui reconnaître qu’il n’existe pas meilleures analyses du mode de production capitaliste que les siennes. Et comme tout·e militant·e de gauche, je n’ai pas pu faire l’économie de la lecture d’autres penseur·ses socialistes.
Pour autant, j’ai bien été contrainte de faire une économie : quelles réponses nous apportent-ils concernant la lutte anti-patriarcale ?
Bien sûr, Marx notamment n’évacue pas la question de l’exploitation des femmes. Bien sûr, Marx nous fournit une épistémologie permettant de penser de manière efficace et conséquente la question féministe. Mais, bien sûr, Marx a un prisme masculin sur le monde et nous analyse le capitalisme sous le prisme du travail ouvrier, et principalement sous le prisme du travail ouvrier masculin. Dans l’Etat ou la Révolution, bien sûr Lénine nous livre des réflexions et des analyses fondatrices de la question révolutionnaire. Mais encore une fois, je finis ma lecture en me disant : et le féminisme là-dedans ? Quid de la révolution féministe ? Comment peut-elle être menée ? Que fait-on des travailleuses ? (Ca serait presque à croire que les femmes ne travaillent pas, hein)
Plusieurs féministes marxistes ont porté ces critiques à Marx, en travaillant avec lui et contre lui ; nous ouvrant la voie à une possible lecture marxiste de la question féministe. Je fais référence notamment au travail de Silvia Federici, mettant au centre de son travail la question de la reproduction du travail (chose qui, n’échappant pas à Marx, a quand même tendance à être naturalisée par l’auteur. Regrettable pour un matérialiste quand même.)
Tous·tes ces penseur·ses nous permettent aujourd’hui de discuter la question de l’exploitation des femmes, des travailleuses et pour notre sujet du jour : l’exploitation des travailleuses indépendantes. Alors, travailleuse indépendante, travailleuse libre et indépendante ? Non, travailleuse exploitée. Par le capitalisme ET par le patriarcat.
I. L’exploitation des travailleur·ses indépendant·es
Avant de regarder comment la question du genre vient distribuer les cartes, regardons le jeu du capitalisme.
Travailleuses indépendante et travailleur indépendant ne sont pas les gagnants du capitalisme. Promesses de liberté, d’autonomie, d’indépendance, de méritocratie ne sont que mirages, de surcroît dans les moments de crises du mode de production capitaliste, comme nous la vivons actuellement.
Car derrière l’image de l’indépendant·e “libre”, se cache une réalité bien différente : moins de droits sociaux, instabilité des revenus, isolement, précarité. En échange d’une pseudo-liberté, le capitalisme leur fait porter seuls les risques que, dans un cadre salarial, l’employeur aurait dû assumer.
Ce statut, loin d’être un choix “hors du capitalisme”, en est en réalité une extension logique : une externalisation des coûts. L’entreprise n’embauche plus, elle sous-traite. Elle ne paie plus les cotisations, elle laisse l’indépendant·e les assumer. Elle ne garantit plus un salaire fixe, elle impose la loi du marché et des contrats instables. Ce que le capitalisme nomme “indépendance” est en fait un transfert massif du risque de l’entreprise vers l’individu.
Dans cette configuration, la concurrence devient encore plus rude : chaque travailleur·se indépendant·e est mis·e en compétition directe avec les autres, sans régulation collective. Le temps de travail s’allonge, les revenus se réduisent, et l’idéologie de la “passion” ou du “dévouement” sert de cache-misère à ce qui n’est que surtravail et exploitation.
Encadré 1 : L’armée de réserve
Ayons en tête le concept d’armée de réserve du capital pour comprendre ce qu’il se joue, particulièrement pour les femmes. L’armée de réserve, c’est la sur-population relative, c’est-à-dire les gens qui ne sont pas employé·es (chômeur·ses, migrant·es, saisonnier·es, travailleur·ses indépendant·es), qui restent disponibles pour le capital mais sans bénéficier d’un emploi stable.
Cette “armée” joue un rôle central dans le capitalisme (le capital développe cette sur-population relative) :
- Elle maintient une pression constante sur les travailleur·ses en poste qui craignent de perdre leur emploi.
- Elle permet aux employeurs·ses de puiser à volonté dans une main-d’œuvre flexible selon les besoins de l’accumulation.
- Elle favorise une baisse des salaires puisque la menace du chômage et la concurrence entre travailleur·ses tirent la rémunération vers le bas.
Or, les travailleur·ses indépendant·es font aujourd’hui partie intégrante de cette armée de réserve. D’autant plus qu’iels sont instrumentalisé·es comme “tampons” : lorsque le marché est favorable, on les mobilise massivement ; quand la crise revient, on les abandonne à leur isolement.
On notera aussi combien cet outil de propagande permet de diviser les travailleurs entre eux, et que les femmes subiront donc cette division deux fois :
- La division des travailleuses entre elles par le capital
- La division des femmes entre elles par le patriarcat
Quand la crise frappe – baisse des commandes, inflation, ralentissement économique – les indépendant·es n’échappent pas aux conséquences (alors qu’iels sont pourtant “flexibles” et “résilients” hein?) : Leur précarité n’est pas accidentelle mais structurelle. Le capitalisme a besoin de cette zone tampon, de cette main-d’œuvre flexible, adaptable, qui absorbe les chocs du marché sans que les grandes entreprises n’en payent le prix.
Bref, le mythe de l’indépendant·e autonome dissimule une réalité : celle d’un prolétariat éclaté, privatisé de ses droits, atomisé pour éviter toute solidarité.
Encadré 2 : La baisse tendancielle du taux de profit
Pour faire simple : plus le capitalisme se développe, plus les capitalistes investissent dans des machines, technologies et infrastructures (le capital constant) plutôt que dans la force de travail humaine (le capital variable). Or seule la force de travail crée de la valeur.
Résultats :
- La proportion de profit par rapport à l’investissement tend à diminuer
- Pour compenser, le capital cherche à intensifier l’exploitation (salaires plus bas, rythmes de travail plus durs, précarisation)
- Le capital cherche aussi à externaliser ses coûts, en reportant les risques sur les travailleur·ses (comme c’est le cas avec les indépendant·es)
Dans ce cadre, l’explosion du travail indépendant et ubérisé n’est pas un bug dans la matrice mais une réponse structurelle du capitalisme à sa propre contradiction.
II. Les travailleuses indépendantes : un revenu systématiquement plus faible que celui des hommes
L’inégalité de genre dans les revenus ne se limite pas aux salariées. Pour comprendre cela dialectiquement, il faut montrer comment les structures produisent et reproduisent ces écarts, au-delà des différences “apparentes” de secteurs ou de temps de travail.
Quelques chiffres
En France, les chiffres donnés par le gouvernement français parle d’un revenu moyen en 2022 de ~18,9 % de moins que celui des auto-entrepreneurs hommes.
Si on élargit un peu le spectre pour regarder les femmes non-salariées, l’INSEE nous informe qu’en 2022, les femmes non salariées gagnaient ~1 980 €/mois en moyenne, soit 27 % de moins que les hommes (2 720 €).
Mais ce qui nous intéresse surtout, c’est l’analyse des causes. Les chiffres nous donnent des indications mais dans le combat féministe, nous savons que les tambouilles “chiffres contre chiffres” ont toujours pour effet de masquer les raisons de ces écarts.
Analyse dialectique des causes :
- Ségrégation sectorielle et hiérarchique : Les travailleuses indépendantes sont surreprésentées dans les secteurs les moins rémunérateurs : soins et services à la personne, coiffure, esthétique, activités domestiques, services personnels, etc. Une lecture trop globalisante passe à côté de ces différences structurelles.
- Temps de travail effectif : Évidemment, la grande inégalité qui subsiste, c’est que ce sont encore majoritairement les femmes qui assurent le travail domestique et l’éducation des enfants. Nous en parlerons dans le point suivant donc notons juste ici un premier effet : moins de temps travaillé, plus de travail à mi-temps, moins d’années de cotisations. Soulignons, bien sûr, que ce point n’est pas spécifique aux travailleuses indépendantes.
- La sociabilisation genrée : L’accès inégal aux contrats et financements ne vient pas seulement de l’extérieur. Dès l’enfance, les femmes apprennent à ne pas “prendre trop de place”, à être conciliantes, discrètes et gentilles (comprenez, silencieuses). Résultat : elles tirent leurs prix vers le bas, osent moins négocier, et se retrouvent exclues des cercles décisionnels. Dans les réunions, elles sont plus souvent interrompues, moins écoutées, leur voix jugée trop aigüe les rendent moins “crédibles”. On surestime même leur temps de parole alors qu’elles parlent moins. Quand elles s’affirment, elles sont sanctionnées (“autoritaire”, “hystérique”). Cette intériorisation patriarcale devient un outil d’exploitation : elle fait accepter des conditions défavorables et augmente mécaniquement l’extraction de valeur.
- Le travail domestique : invisibilité, naturalisation, double journée : Les femmes supportent une charge de travail domestique et de soins qui ne dit pas son nom, qui n’est ni rémunérée ni reconnue, mais qui rogne sur leur temps, leur énergie, leur disponibilité pour se former, négocier, développer leur activité. Le capitalisme patriarcal comptent sur cette invisibilité : “tu es indépendante, libre, tu gères ton temps”, mais en réalité ce “temps” est partagé, morcelé, souvent sous contrainte.
III. Double journée, double exploitation : le travail domestique
Enfin, voici l’exploitation la plus invisible. Ironique vu qu’elle représente 34h de travail par semaine, en moyenne en France, pour les femmes avec enfants (un autre temps plein, donc)
Le travail de reproduction (travail ménager, domestique, éducation des enfants, etc), encore très majoritairement exercé par les femmes, est un travail gratuit. Je ne dois pas vous l’apprendre. Travail gratuit, travail invisibilisé, travail naturalisé. Nous avons entendu pendant des dizaines d’années que les femmes étaient “faites pour ça”, car elles ont -bien sûr- “le sens de l’organisation” et un “instinct maternel” qui les rendent indispensables à ces tâches (tâches que, bien entendu, leurs maris et conjoints rêvent de faire mais ne peuvent pas, à leur grand damne, car ils sont nés sans le gène adéquat ni l’instinct. Triste sort qu’est le leur)
Bien que ces sujets soient plus débattus (parce qu’apparemment, sujets à débat ?) ces dernières années, force est de constater que :
1/ La situation n’évolue pas bien vite
2/ Il n’est jamais question de salaire du travail domestique (on reste sur des considérations qui reviennent au couple, qui se doit de décider qui travaillera gratuitement et dans quelles proportions)
3/ Les débats se cantonnent au travail ménager et aux soins apportés aux enfants. Ce qui est un bon début mais qui reste loin de couvrir l’intégralité du travail gratuit de reproduction que fournissent les femmes : procréation, sexualité, charge de la contraception, charge émotionnelle, accompagnement des fins de vie, et j’en passe.
Cette exploitation concerne toutes les femmes, les travailleuses indépendantes y compris. Notamment les travailleuses exerçant de chez elles qui vont devenir la parfaite variable d’ajustement.
- « Tu peux faire la lessive sur ta pause de midi puisque tu travailles à la maison »
- « Je te laisse récupérer le petit à la crèche parce que toi, t’as pas de patron »
- « C’est quand même plus simple si c’est toi qui ne travailles pas le mercredi »
Or, si l’on reprend notre grille d’analyse matérialiste dialectique, il faut saisir que la situation des travailleuses indépendantes est le produit d’une double contrainte :
- D’un côté, elles subissent l’exploitation capitaliste dont nous avons parlé précédemment : extraction de la plus-value par l’organisation du marché, mise en concurrence permanente, fragmentation des statuts pour empêcher toute solidarité de classe, etc.
- De l’autre, elles subissent l’exploitation patriarcale, qui ne se contente pas de s’appuyer sur ces mécanismes mais vient les renforcer en assignant les femmes à une disponibilité illimitée pour la sphère domestique.
Ce n’est pas une addition de deux oppressions distinctes. Il nous faut garder une lecture inter-sectionnelle de ce sujet auquel peut, évidemment, s’additionner d’autres systèmes oppressifs comme le racisme d’Etat ou le validisme. Capitalisme et patriarcat sont copains comme cochons : ils sont articulés ensemble, imbriqués. A ce titre, nous prenons le temps de rappeler qu’aucune lutte anti-patriarcale ne peut s’avérer sérieuse sans lutte anti-capitaliste (et réciproquement) et que le terme de “capitalisme patriarcal” utilisé par Federici prend tout son sens à cet égard.
Le mode de production capitaliste a besoin de ce travail gratuit et invisibilisé pour fonctionner (et accumuler), le patriarcat lui fournit ce socle. Autrement dit : le travail domestique des femmes n’est pas seulement une « injustice » parallèle, c’est une condition matérielle de reproduction du mode de production capitaliste.
C’est précisément là que la dialectique joue : le capitalisme, en prétendant libérer les femmes par le travail indépendant (auto-entrepreneuriat, freelance, etc.), les réinscrit en réalité plus profondément dans une double exploitation. Car l’idéologie de “l’indépendance” masque deux dépendances fondamentales :
- La dépendance au marché avec une protection sociale pour le moins précaire et l’absence d’une économie planifiée qui fait entreprendre au doigt mouillé.
- La dépendance au patriarcat qui continue de considérer son temps, sa disponibilité et son énergie comme “ajustables”, flexibles, à disposition des besoins familiaux et domestiques.
Ainsi, la promesse d’indépendance cache une réalité d’isolement. Les travailleuses indépendantes, loin d’échapper aux rapports sociaux de domination, s’y retrouvent prises de plein fouet, avec moins de leviers collectifs pour se défendre.
La contradiction est donc la suivante : le capitalisme a besoin de femmes indépendantes pour alimenter sa machine (main-d’œuvre précaire, malléable, surexploitée), mais il doit aussi maintenir leur dépendance domestique pour assurer la reproduction sociale gratuite.
Cependant, comme nous avons retenu de Marx que la contradiction était motrice de la transformation, on voit que cette contradiction-là n’échappe pas à la règle et ouvre des perspectives : si les travailleuses indépendantes s’organisent, non seulement contre l’exploitation capitaliste, mais aussi contre l’exploitation patriarcale qui en est le socle, elles peuvent devenir une force de rupture.
Il n’y aura pas de libération des travailleuses sans attaque simultanée du capitalisme et du patriarcat. Ni salaire domestique sans reconnaissance de la valeur de la reproduction sociale, ni indépendance réelle sans collectivisation des moyens de subsistance et des tâches de reproduction. L’enjeu n’est donc pas de “mieux intégrer” les femmes à ce système, mais bien de le renverser.
IV. Quelles revendications pour les travailleuses indépendantes ?
Ces constats dressés, nous pouvons entrevoir les pistes d’action politique et militante. Le combat féministe est un combat d’émancipation et à ce titre, ne peut être qu’un combat collectif.
1/ La revendication d’un revenu minimum garanti pour les indépendant·es (salaire à vie) :
Les travailleuses indépendantes subissent une précarité structurelle : revenus irréguliers, absence de filet de sécurité, impossibilité de prévoir l’avenir. L’instauration d’un revenu minimum garanti – financé collectivement – permettrait de rompre avec la logique de survie individuelle. Cette revendication s’inscrit à l’ITTI dans une démarche plus globale qui est celle du salaire à vie proposé et défendu par Bernard Friot. En protégeant les travailleuses indépendantes, le salaire à vie permet aussi de rehausser la capacité de négociation des indépendant·es.
2/ Organisations collectives des indépendantes : coopératives, plateformes solidaires, syndicats des indépendant·es.
L’idéologie de “l’indépendance” isole les travailleuses, alors même qu’elles font face aux mêmes problèmes. Briser cet isolement est une nécessité absolue. Coopératives, plateformes solidaires, syndicats et collectifs permettent de mutualiser les ressources, d’assurer une défense juridique et sociale et de donner une force collective à celles qu’on voudrait maintenir dans la précarité atomisée.
Ces organisations doivent être pensées non seulement en termes de défense contre l’exploitation capitaliste mais aussi comme outils d’émancipation féministe : espaces où toutes les femmes peuvent prendre la parole, partager leurs vécus et construire des revendications spécifiques.
3/ Le salaire du travail ménager
Le travail domestique et de reproduction sociale constitue la condition même de l’existence du capitalisme : sans repas préparés, enfants élevés, proches soignés, aucune force de travail ne pourrait être reproduite.
C’est précisément ce que dénonçait, dès les années 1970, le mouvement Wages for Housework. Ces féministes marxistes (Silvia Federici, Selma James, Mariarosa Dalla Costa…) affirmaient que le travail ménager n’est pas une “aide”, ni un “complément” mais bien une activité centrale de production sociale, exploitée par le capital parce qu’elle est gratuite.
Revendiquer un salaire pour le travail ménager, c’est exiger sa reconnaissance comme travail à part entière (et dévoiler, au passage, l’un des ressorts cachés de l’accumulation capitaliste.)
Cette revendication fait écho aux propositions plus contemporaines -que nous avons évoquées rapidement- de Bernard Friot sur le salaire à vie : attribuer un salaire non pas en fonction d’un emploi occupé, mais en fonction de la qualification de la personne, à vie. Étendre un tel dispositif aux tâches de reproduction sociale permettrait de sortir ce travail de la sphère de la gratuité et de la dépendance conjugale. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de compenser les femmes pour ce qu’elles font déjà mais de reconnaître structurellement que sans ce travail, aucune économie ne pourrait fonctionner.
Pour les travailleuses indépendantes, cette perspective est cruciale. Leur statut flexible fait d’elles la variable d’ajustement parfaite entre production marchande et reproduction domestique.
La revendication d’un salaire pour le travail ménager, articulée à celle du salaire à vie, est une arme redoutable.
Nous attaquons, par ce biais, deux piliers de notre exploitation : le capitalisme et le patriarcat qui vivent de notre exploitation la plus complète, la plus totale, la plus injuste et la plus ignoble.
Sources
- Silvia Federici : Le capitalisme patriracal
- Insee Références “Emploi et revenus des indépendants”, Édition 2025
